Thèse Jacques

Médecin de coeur, scientifique d'esprit

Editions Hermann

Fils d'un agriculteur gersois, Jacques Thèze dirige l'unité d'immunogénétique cellulaire à l'institut Pasteur. Il vient de publier « Médecin de cœur, scientifique d'esprit ».

Il aurait pu être agriculteur comme ses parents, il est devenu chercheur et médecin. Etudiant en médecine, il a rencontré la détresse des jeunes filles enceintes quand l'IVG était illégale. Puis, il y a ce 26 octobre 1984, quand la commission de l'Inserm qu'il préside reçoit une demande de financement de recherches sur un tout nouveau virus, le VIH. Certains pensent à une maladie de niche. Le débat est virulent. « Des problèmes comme ça sont difficiles à cerner au départ. Est-ce que cette maladie sera rien du tout, secondaire ou bien va décimer des populations ? », dit-il. Son récit livre ses doutes et ses critiques, remarques dont il ne se privait pas, même avec les plus grands chercheurs. « Ce sont des gens qui avaient des personnalités exceptionnelles et j'ai pu me bâtir à côté d'eux sans être écrasé », dit-il ; puis, dans un sourire : « C'est vrai que j'aime le corps à corps et que je suis parfois acide ». En Gascon.

Jacques Thèze a finalement pu concilier ses deux vocations. Directeur de l'unité d'immunogénétique cellulaire à l'institut Pasteur, il a une consultation au centre médical Necker-Pasteur. Il mène des recherches sur les dérèglements des défenses immunitaires et en reçoit les victimes. « La médecine m'a servi de boussole. Sinon, le champ de l'inconnu est immense ; alors, comment s'orienter ? »

      extraits dépêche du midi

Voir Rencontre avec Jacques Thèze

Interview

  • Quels souvenirs gardez-vous de votre séjour à Tarbes et au Lycée de Tarbes ? Des enseignants ou certains de vos camarades vous ont-ils spécialement frappé ?arqué ?

Avec la rentrée au lycée Théophile Gautier en septembre 1959, pour moi, c'était aussi  l'arrivée dans une grande ville. Je n'avais vu Tarbes qu'une fois, au cours d'un rendez-vous chez l'ophtalmologue ! L'année en seconde Me fut assez difficile. Je devais faire face à beaucoup de différences et surtout à un immense saut de niveau comparé avec le cours complémentaire de Plaisance du Gers - à qui je devais tout mais dont je comprenais maintenant les limites. Mais c'était moi qui avait choisi Théophile Gautier en raison de sa réputation. Je l'avais préféré au lycée Pardaillan d'Auch qui m'avait semblé plus local ! et Tarbes plus capitale !

En première j'avais compris les règles et les codes et tout devint plus facile. Un ami, Barreau - à cette époque on se nommait par le nom - m'avait appris comment on rédigeait une composition. Sa méthode plaisait à Monsieur Gonthier, notre professeur de français. Un autre, Artigues, m'avait enseigné des moyens mnémotechniques pour retenir le plan des cours d'histoire et de géographie, sur cette base la mémoire pouvait ensuite fonctionner plus efficacement. A l'internat, durant les longues heures d'études surveillées par des étudiants de l'Université de Toulouse, toujours très compréhensifs, j'expliquais les math et la physique/chimie à mes amis, on formait une belle équipe. 

En terminale Math Elem, je me suis "éclaté". Le professeur de math était sans la moindre autorité et j'avais donc du devenir autonome. Les autres enseignants m'ont beaucoup marqué car ils acceptaient mes spéculations, parfois je crois mes "délires structurés". Je me rappelle d'une interrogation écrite sur l'Argentine où la majorité de mon texte portait sur les avantages d'être un pays neuf, avec une immigration intense, à partir de nations de vieille culture: c'était pure imagination ! J'avais eu 20/20, ce qui paraissait bien anormal. J'aurais bien d'autres exemples     à  citer, et dans d'autres matières. Je n'ai jamais su si mes professeurs pensaient que j'avais des lectures originales ou s'ils m'autorisaient à inventer ?

  • Comment pourriez-vous en quelques mots définir la spécificité de l'Institut Pasteur et expliquer pourquoi il a été le cadre principal de votre carrière de chercheur  ?

A la fin de mes études médicales à Bordeaux, en 1969, je suis venu à l'Institut Pasteur pour un cours. Sur les conseils de François Jacob, le directeur de cette Fondation m'a recruté comme assistant. Je suis resté attaché à l'Institut jusqu'à aujourd'hui. A de nombreuses reprises j'ai néanmoins quitté l'Institut pour de longues ou très longues missions. J'ai travaillé aux USA trois ans, à Harvard notamment, puis à Lyon durant deux ans, comme directeur du Centre Pasteur. J'ai aussi été consultant pour l'industrie pharmaceutique et à l'international pour l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et l'Université chinoise.

Pasteur est une institution d'une rare originalité en raison de ses efforts constants dans l'accroissement de la connaissance couplés à la mise en oeuvre des applications médicales des découvertes fondamentales. Avec dix Prix Nobel, la réussite de l'Institution est incomparable en France. A l'intérieur de la maison règne une ambiance d'aventure intellectuelle intense et un sens important de la mission. Concernant les études fondamentales cette mission porte sur l'étude des mécanismes du vivant allant de la génétique à la chimie des cellules. Les applications médicales portent notamment sur les vaccins et le diagnostic de nouvelles maladies. 

A Pasteur, dans une liberté totale, j'ai pu déployer mes recherches et collaborer avec les meilleures équipes internationales, sans aucune restriction. J'ai donc pu mener une vie d'aventurier, d'explorateur et découvrir de nouveaux continents sur la planète du savoir. Plus précisément, je me suis concentré sur les mécanismes de défense qui nous protègent contre les ennemis extérieurs, les microbes, et les ennemis intérieurs, les cellules cancéreuses. J'ai décrit les cellules du sang qui contrôlent ces mécanismes et, sur cette base, mis au point de nouvelles thérapies des insuffisances immunitaires, telles que celles que l'on rencontre dans le cancer ou le Sida.

  • Vous avez connu François Jacob, récemment décédé, et collaboré avec lui. Quel souvenir garderez-vous de lui ?

François Jacob appartenait à un monde exigeant, net, simple à comprendre. En 1940, à 20 ans, il s'engageait immédiatement contre l'envahisseur nazi. Il passa cinq année de sa vie en Afrique, avec Leclerc, contre les troupes de Rommel. Rentré à l'Institut Pasteur en 1950, il devenait rapidement un des acteurs principaux de la révolution moléculaire en biologie.  En validant le darwinisme et en donnant une nouvelle manière de comprendre la relation entre l'inné et l'acquis, cette révolution devait changer notre manière de voir le monde. A 45 ans, ses contributions lui valurent le Nobel en 1965. Lorsqu'il se mit à écrire, la force de ses phrases fascinait. Il est rentré à l'Académie Française avec un seul livre: "La Statue Intérieure", son autobiographie. 

Je suis toujours resté discret sur mon admiration pour sa vie et son oeuvre. Ma relation avec lui était empreinte de cette force qui le caractérisait et qu'il n'exprimait qu'avec beaucoup de simplicité. Il m'a toujours soutenu en m'envoyant des messages d'une extrême clarté, souvent en utilisant des images militaires: n'y mettez pas les pieds le terrain est miné, le problème est mûr c'est le moment d'attaquer. Il était toujours préoccupé de l'intérêt de la prochaine "bataille contre l'inconnu", il en évaluait les risques et les avantages, avant de "lancer ses troupes".

J'avais toujours perçu que ce dont il était le plus fier était son engagement contre les ennemis de la liberté et de la diversité. Je n'ai pas été étonné qu'il ait finalement souhaité être honoré aux Invalides, plus comme un soldat que comme un créateur. 

Je suis aussi très heureux qu'il ait pu corriger mon livre, alors que la faiblesse de l'âge le gagnait. Le soldat avait apprécié la description de mes combats. Le créateur scientifique n'était pas d'accord sur certaines de mes hypothèses concernant la marche de la science. L'écrivain avait aimé mon style et découvert combien nous étions proches dans notre attachement à l'idée que la culture est une, englobant la connaissance scientifique autant que le domaine des arts. Une simple idée de la Renaissance !