Engel-Roux Bernadette

Née en novembre 1952 en Algérie dans l’Atlas Tellien, Bernadette Engel-Roux, après avoir enseigné la littérature française à l’étranger et en France, réside désormais à Pau et se consacre à la poésie. 


Aubes

Editions Le Bois d'Orion

 

Dans ce dernier recueil, composé de poèmes en prose, chaque page s’ouvre sur une aube nouvelle. Les premières lueurs du jour éclairent les Pyrénées qui se dressent à l’horizon et qu’elle aperçoit à travers les fenêtres de sa maison, les vitres d’un train. De novembre 2004 à novembre 2010, ces montagnes s’imposent à son regard quand la nuit commence à se faire aube. 
Bernadette Engel-Roux, au fil des pages et des saisons, surprend ce moment singulier, fragile, éphémère,  qui, comme par miracle, redonne vie au paysage en le faisant de nouveau apparaître à travers les nuées ou la volée des oiseaux : grives, pinsons, pique-bœufs, merles, corneilles..., au gré des mois qui passent. Selon les aubes, les montagnes se dressent dans toute leur verticalité, deviennent aériennes, chaîne frontalière privée de ses sommets, bêtes fabuleuses…, mais elles sont toujours  source de contemplation et de méditation.

      ouvrage recomandé par Anne Lasserre

 

« 27  janvier 2007

            Je me suis levée tôt, mais tout était déjà là. Tout était déjà fait, sans qu’aucune main ni volonté humaine, non plus divine, ait eu à intervenir. Rien n’a été touché. Tels que je les ai laissés hier avant mon abandon à la nuit : la pente de la prairie, les arbres qui d’en bas s’élèvent, si bas que je n’en vois pas le pied, si haut que leurs armures touchent le ciel, les maisons immobiles au crépuscule aussi discrètes qu’à l’aube, la vallée et, de l’autre côté, sa remontée en coteaux, collines, montagnes creusées en cirques, dressées en pics, d’est en ouest tenues en chaîne neigeuse.

            La nuit, nous abandonnons le dehors pour un repli vers le monde clos de nos hantises, de nos songes, où se déchaînent nos forces mentales et se recomposent nos forces physiques. Ou c’est le monde, que nous indifférons, qui nous abandonne à ce sommeil semblable à celui des morts, pour aller seul son train, déployer seul son cortège.

            A l’aube, à notre échelle humaine, rien n’a bougé : prairie, arbres proches, vallée, montagnes familières. Mais le lent glissé des astres fous, incommensurablement lointains, distants et ensemble soumis à des lois silencieuses et secrètes, a tout entraîné avec lui, basculé les voûtes, ordonné cette déclinaison de la lumière que nous connaissons, attendons, oublions parfois, que mal nous nommons, régulière en son mouvement, surprenante en ses manifestations, a fait métamorphose, et l’imprévisible miracle de cette aube que je n’ai pas vue venir. Me voilà debout face à ce don de splendeur, à cette heure d’hiver où elle est encore recevable en douceur. A la même heure, l’été déjà fulgure, éblouit. En hiver, même midi est splendeur atténuée.

            Du soir où des tâches m’ont distraite, de la nuit de mon abandon à l’aube : et c’est un  autre pays – ou paysages disent les peintres. Les montagnes, légères, ne reposent plus sur rien. Une longue main douce, que je sais n’être pas une main, aurait déroulé la ligne des crêtes sans trouver nécessaire de les tenir ensemble, à telle saillie rocheuse, pente, creux (dans un autre langage, c’est : pic, dent, table, cirque) à peine touchées de lumière. Le soleil est dans mon épaule gauche, derrière une haie, comme pour laisser ignorer le principe de cette révélation.

            Me voilà debout dans une aube de janvier, à l’heure inaugurale. »