EDITORIAL

(22 août 2015)

 

Minuit moins le quart…

 

La période estivale –durant laquelle les activités professionnelles s’arrêtent- ne m’a jamais été favorable ; mais, cette année, le coup de blues a été plus rude. Si je vous en parle, c’est parce il est lié au Livre…

Tous mes amis savent que j’ai toujours eu une dévotion pour le Livre, depuis son écriture jusqu’à sa vente en librairie, sans oublier la composition, la mise en page et l’impression. J’aime ouvrir un livre neuf pour sentir son indéfinissable odeur  (la colle, autrefois l’encre…). Et mon premier cadeau de Noël très apprécié n’a pas été le traditionnel train électrique mais une mini-imprimerie, avec composteur et lettres de plomb, commandée par mes parents à Manufrance…

Depuis une vingtaine d’années, je n’ai pas été aveuglé par ma fascination pour le Livre au point de ne pas réaliser que, dans notre société de plus en plus informatisée, il perdait pied. J’ai donc pleuré sur les éditeurs qui mettent la clef sous la porte et sur les librairies qui ferment. Mais, malgré tout, je conservais l’espoir secret d’une « revanche » du Livre…

 

Or, cet été, deux faits, très différents ont miné mon moral. Il y a d’abord eu la visite d’Alexandre, quinze ans, qui entre en Seconde en septembre prochain. Vraisemblablement indisposé par la masse des livres qui occupent peu à peu toutes les pièces de ma maison, et agacé par mes interrogations sur ses lectures, il m’a lancé, rageur, condescendant et presque méchant : « Je ne lis aucun livre. Je n’aime pas les livres, j’en ai même horreur. Les livres, c’est fini, fini ; dans cinq ou dix ans, ils auront tous disparu ». Un vrai coup de dague, car  celui qui avait prononcé ces paroles appartient à la nouvelle génération, celle par laquelle le livre se continuera ou pas. Sa sœur, Marine, 20 ans, a achevé le travail de sape en me révélant qu’elle avait pris un seul livre pour ses vacances, le 4ème tome de « Cinquante nuances de Grey » (40 millions d’exemplaires vendus dans le monde)…

Second coup au moral, ce matin, en lisant un article de Télérama. Selon ce magazine, trois Français sur dix déclarent n’avoir lu aucun livre dans l’année et « l’essentiel des ventes se concentre de plus en plus sur quelques best-sellers. Guillaume Musso ou Harlan Coben occupent l’espace quand nombre d’écrivains reconnus survivent à 500 exemplaires »…

 

« Je sais, je sais, je sais », comme l’on faisait dire à Jean Gabin ; il n’y a rien de très nouveau dans ce constat. Cela fait des années, que la page de la lecture se tourne inexorablement. C’est possible, mais aujourd’hui, ces propos retentissent chez moi comme un glas…

Bien entendu, je suis, quand même, moins désespéré que je ne l’écris. Des pratiques et des initiatives concernant le livre me font croire que, malgré tout, celui-ci a encore un (petit) avenir. Je pense à mon ami Jean-Luc Kerebel, responsable des éditions Cairn, qui, depuis près de vingt ans, se bat tous les jours avec le courage et la passion de Don Quichotte, pour éditer et diffuser une cinquantaine d’ouvrages tous les ans. Je pense à Guy Rouquet et à son Atelier imaginaire qui, depuis plus de trente ans, organise tous les ans, en Bigorre, une Quinzaine destinée à stimuler la création littéraire. Je pense aussi à notre très modeste association Livres & Rencontres… Et je me dis que tout n’est pas encore perdu, qu’il n’est pas encore minuit, seulement minuit moins le quart !

Jean-François Soulet